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P. Carrara : « Dans les startings blocks »
France

Alors que la fin du championnat approche à grands pas, la plupart des équipes préparent déjà activement la prochaine saison. Avant de dresser le bilan d’un exercice 2009-2010 qui est loin d’avoir rendu son verdict à différents niveaux en LNH, Philippe Carrara prend de la hauteur et nous livre son analyse sur l’évolution du handball français, les grands axes de développement à venir et sur la fonction d’entraîneur.

Fin connaisseur du handball hexagonal, celui qui a fait monter et maintenu Sélestat et Pontault-Combault en Division 1, actuellement responsable du centre de formation de Tremblay et membre dirigeant de 7 Master, le syndicat des entraîneurs, n’élude aucun sujet d’actualité.

HandZone : Quel regard portes-tu sur les grandes évolutions qu’a subi le handball français depuis quelques saisons ?
Philippe Carrara :
A l’instar de Chambéry, Montpellier, Istres, Aurillac ou Nantes, certains clubs ont su s’expatrier dans de grandes salles. Les dirigeants ont compris que, pour développer le handball en France, il fallait jouer dans de grandes salles pour faire venir le public et générer un spectacle. Depuis quelques années, plusieurs clubs se sont montrés ambitieux à ce sujet. Les équipes qui participent régulièrement à la Ligue des Champions ont pu voir ce qui se faisait à l’étranger et ont su prendre les devants pour se structurer et se développer économiquement.

HZ : Quelles sont les grandes tendances d’évolution sur le plan sportif ?
P.C. :
Les championnats de l’Elite sont de plus en plus difficiles, beaucoup plus incertains également. Cette année en LNH, hormis pour le titre, on assiste à une farouche bataille pour les places européennes mais aussi pour le maintien. Quasiment toutes les équipes, hormis Montpellier et peut-être Chambéry, sont concernées par quelque chose en cette fin de saison. Chez les filles, la nouvelle formule a apporté son lot de surprises. Nous avons vu que, pour rester en haut de l’affiche, il faut faire ses preuves tous les jours. Aujourd’hui beaucoup d’équipes ont assimilé les données du handball moderne, à savoir un jeu plus engagé et physique, fait de rapidité et d’engagements rapides et de jeu de transition au détriment parfois de données tactiques. Mais la « spectacularisation » de notre sport doit passer par là.

HZ : Comment expliques-tu cette homogénéité du championnat ?
P.C. :
Je ne pense pas qu’on puisse parler de nivellement par le bas. Les clubs de la LNH ont essayé de se donner les moyens. Grâce aux efforts des clubs, des partenaires privés et des collectivités territoriales, les équipes françaises ont réussi à faire revenir en LNH plusieurs internationaux de premier plan. C’était le cas avec Daniel Narcisse puis avec Nikola Karabatic. Ils ont aussi su garder des joueurs comme Guigou ou Bosquet entre autres, qui étaient convoités par de grands clubs étrangers. A partir du moment où on est capable de faire revenir des icônes du handball, c’est que les clubs ont des prétentions sportives. Grâce aux résultats de l’équipe de France, le hand tricolore dégage une bonne image sur la scène internationale. Cela permet aussi d’attirer certains joueurs étrangers de qualité. Par ailleurs, il y a aussi des clubs qui n’ont pas la chance d’avoir des « stars » et qui sont obligés de trouver des solutions en interne. Nos championnats sont donc aussi des terrains propices à la formation, au développement et à l’épanouissement de nos jeunes talents. Les joueurs français s’entraînent davantage qu’il y a quelques années. Il y a un réel travail qui est fait dans la professionnalisation des clubs, dans leur structuration, encore faut-il  ne pas négliger l’aspect qualitatif. Tout cet ensemble permet de tirer le handball français vers le haut, à différentes vitesses. Certains clubs se structurent plus rapidement que d’autres même si on a traversé une période difficile à cause de la conjoncture économique. Les clubs devraient se donner pour objectif d’améliorer chaque année quelque chose au sein de leur structure afin de progresser encore plus vite.

HZ : Les clubs ne sont-ils pas encore trop dépendants des partenariats publics ?
P.C. :
Certains clubs ont déjà mis en place une vraie politique commerciale et marketing. Mais la plupart des équipes dépendent encore trop des collectivités, notamment pour construire de nouvelles salles. J’espère que l’avenir passera par du sponsoring privé comme c’est le cas dans certains pays européens. Beaucoup de clubs vivent dans le confort de pouvoir s’appuyer sur des partenariats publics.

HZ : L’Allemagne et l’Espagne ont souvent été désignés comme les meilleurs championnats du monde. Où se situe le niveau de la LNH par rapport à nos deux voisins européens ?
P.C. :
La LNH reste bien en-dessous de la Liga et de la Bundesliga dont la première partie du classement est d’un très haut niveau. On le voit lors des confrontations européennes. Dunkerque et Tremblay sont tombés face à deux formations ibériques en Coupe d’Europe. Cependant, au delà de la sixième ou septième place, nous n’avons rien à envier à ces pays. Nous avons un niveau d’ensemble beaucoup plus homogène. Il est vrai que les clubs allemands et espagnols peuvent s’appuyer sur une solide structure. Le handball est une véritable culture dans ces pays. Le retard de la France est également lié à l’importance donné au sport dans les écoles françaises, ce qui n’incite pas forcément les jeunes à aller dans les salles de sport. Quand on voit ce qu’est capable de faire un petit pays comme la Croatie, c’est révélateur d’une réelle effervescence autour du sport.

HZ : La France compte depuis plusieurs années sur une génération de joueurs exceptionnelle. Le handball français possède-t-il les outils nécessaires pour assurer un renouvellement de ses talents ?
P.C. :
Le handball hexagonal possède la bonne formule avec les pôles espoirs et les centres de formation. Des jeunes pousses arrivent et devraient permettre de renouveler l’élite de notre sport. Sur la scène internationale, la France possède quasiment les meilleurs joueurs à chaque poste, ce qui était rarissime par le passé. Au niveau de notre modèle de formation, le « produit » français est envié à l’étranger.

HZ : La médiatisation est un grand enjeu de développement du handball. Elle semble aujourd’hui s’accélérer. N’entraîne-t-elle pas certaines dérives comme ce fut le cas lors de certains matchs européens ?
P.C. :
La médiatisation accrue entraîne forcément certaines dérives. Il faudra également veiller aux conséquences de l’ouverture du marché des paris sportifs en ligne. Il faudra bien contrôler les choses pour éviter certaines dérives. Les incidents dont a été victime le club de Metz en Coupe d’Europe restent un épiphénomène. Malheureusement, c’est tombé deux fois sur la même équipe. Je n’ai pas eu échos d’autres incidents de cette nature cette saison. Les instances doivent être vigilantes et sanctionner tout écart pour préserver notre sport et lui permettre de rester un modèle générateur d’exemples, sur et en dehors des terrains.

HZ : Existe-t-il un risque d’avoir un handball à deux vitesses entre d’un côté les clubs avec les plus gros moyens financiers et de l’autre les équipes avec les budgets les moins conséquents ?
P.C. :
Quand le champion est rapidement connu au cours de la saison, il y a un risque de désintéresser le public. Mais on ne va pas dénigrer Montpellier parce que ce club a su se structurer, qu’il a mis la barre très haute en ayant des objectifs élevés sur la scène européenne. Il existe aujourd’hui un réel fossé entre Montpellier et les autres équipes. Les clubs français devraient s’inspirer de Montpellier même s’il est certain que tout le monde ne peut pas atteindre un niveau de développement aussi important. Même avec une formation héraultaise qui domine son sujet, les salles sont combles quand le MAHB se déplace. Le public est content de voir les joueurs produire un spectacle de qualité même si le résultat est bien souvent connu d’avance.

HZ : Certains clubs n’hésitent plus à rompre le contrat de leur entraîneur avant son terme. En tant que membre dirigeant de 7 Master, le syndicat des entraîneurs, constates-tu une augmentation de ce genre de pratiques ?
P.C. :
Les entraîneurs n’échappent pas à certaines dérives liées à la professionnalisation du handball français. La pression est permanente. En début de saison, chacun a ses objectifs et à l’arrivée, il y a forcément des déçus et donc des entraîneurs plus fragilisés. Malheureusement, c’est la règle du jeu. En tant que secrétaire général de 7 Master, je le déplore. Ce qui est important, à mes yeux, c’est que les termes du contrat doivent être honorés tout autant que le respect de la dignité de l’être humain.

HZ : Va-t-on assister à une évolution du métier d’entraîneur avec, comme c’est le cas en équipe de France, la présence d’un manager assisté par un entraîneur en charge de la gestion quotidienne ?
P.C. :
C’est avant tout une question de moyens. Si un club choisit ce type de fonctionnement, il va falloir employer un manager et un entraîneur. Aujourd’hui, les présidents de club sont plus attentifs au recrutement de joueurs plutôt qu’à un élargissement du staff. Certaines équipes commencent à se structurer avec la présence d’un entraîneur adjoint. Elles restent pour l’instant minoritaires. La problématique liée au recrutement d’un manager doit se traiter au cas par cas en fonction du profil de chaque club. Selon moi, ce n’est pas une tendance qui va se développer dans les années à venir même si Montpellier, Chambéry ou Saint-Raphaël ont adopté ce mode de fonctionnement. Définir les prérogatives de chacun n’est pas simple à mettre en place.

HZ : Après avoir entraîné plusieurs clubs de l’Elite, avoir été membre de différentes instances nationales, commentateur et actuellement membre dirigeant de 7 Master, tu es aujourd’hui sans club depuis trois ans. Comment expliques-tu cette situation ?
P.C. :
Tout d’abord je ne suis pas sans club depuis trois ans puisque je suis responsable et entraîneur du centre de formation de Tremblay. Il y a un marché qui se met en place, avec de nouveaux entraîneurs qui arrivent. Comme tout marché, ce dernier est régulé entre l’offre et la demande. La qualité et l’expérience ne sont pas toujours recherchées. Pour rester en contact avec le haut niveau, je suis de très près les championnats LNH et LFH en me déplaçant pour assister aux matchs ou via les plateformes vidéo. Etant d’ailleurs spécialisé dans ce domaine, j’aide la CCA (Commission Centrale d’Arbitrage) pour faire évoluer notre sport. Je suis un compétiteur et j’attends avec impatience qu’une opportunité se présente à moi. Je suis dans les startings blocks ! Ces trois dernières années m’ont permis de me reposer car c’est un métier extrêmement épuisant et de repartir avec enthousiasme dans de nouvelles aventures, ce qui serait un challenge excitant si quelqu’un faisait appel à mes services. J’ai toujours envie de m’investir en tant qu’entraîneur ou entraîneur-manager dans un projet masculin ou féminin.

HZ : Certains noms d’entraîneurs sont-ils plus « vendeurs » que d’autres, notamment auprès d’éventuels partenaires privés ?
P.C. :
J’ose espérer que non ! Nous ne sommes pas en F1 où un sponsor amène son pilote. Derrière le travail d’un entraîneur, il y a forcément des compétences, et à partir de là je ne serais pas surpris que celui qui a fait ses preuves soit recherché ou plus vendeur. Lorsqu’on est joueur, on est principalement centré sur sa personne alors que le costume d’entraîneur nécessite de prendre en compte de multiples paramètres : l’individu, le collectif, la planification, le contenu des entraînements, l’individualisation, la préparation physique, les relations avec le staff, les journalistes, la pression des résultats et de l’environnement, etc… Cela ne s’assimile pas du jour au lendemain. Il faut continuer à s’appuyer sur des techniciens qui connaissent bien le terrain.

HZ : Peut-on parler, comme en entreprise, d’une culture du réseau qui gagnerait le handball français ?
P.C. :
Le réseau existe à tous les niveaux. Quand un club veut recruter un joueur, il fait appel à un agent qui lui-même fait appel à des amis. Le réseau permet d’anticiper les choses et d’avoir accès à certaines informations beaucoup plus tôt. Même hors du handball, il est aujourd’hui important d’avoir un réseau pour pouvoir avancer et se positionner.

HZ : Existe-t-il une « précarisation » de la fonction d’entraîneur ?
P.C. :
Je pense que oui, dans la durée et financièrement. Dans la convention collective, un salaire minimum a été fixé pour les entraîneurs de la LNH à 3300 euros net. Les entraîneurs de LNH ont aujourd’hui un statut de cadre A. Cela veut dire qu’ils n’ont pas d’horaires fixes de travail et qu’ils ont beaucoup de responsabilités. Mais quand on regarde ce que peuvent gagner certains joueurs ou d’autres cadres, j’estime que cette somme est bien en deçà de ce qu’elle devrait être. Ils sont souvent engagés pour une courte durée, avec une éventuelle délocalisation et tous les problèmes que cela peut engendrer. Il serait bien qu’avec le temps, cette situation puisse évoluer.

HZ : La Fédération met-elle des instances en place pour aider les entraîneurs qui ne trouvent pas de club ?
P.C. :
Non, le réseau ne fonctionne pas à ce niveau là. On n’est pas dans un fonctionnement optimal entre la fédération, 7 Master et les entraîneurs. Notre position sur l’échiquier mondial et les résultats que nous avons obtenus devraient permettre l’exportation de nos techniciens. Alain Portes chez les garçons avec la Tunisie et Thierry Vincent chez les filles avec la Côte d’Ivoire ont brillamment ouvert la voie. Cela doit inciter nos dirigeants fédéraux et ceux des autres instances à s’appuyer encore plus sur les compétences de nos techniciens afin de les mettre en valeur. On pourrait ainsi faire beaucoup mieux en utilisant les compétences de chacun pour optimiser certaines structures fédérales. Etre entraineur ne s’improvise pas.

Propos recueillis par

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